Eucher Corre

Un prêtre aimé par les uns, haï par d’autres

Eucher Corre est né 6 juillet 1874 à Kernoues, près de Lesneven, dans une famille nombreuse, et très chrétienne. Deux de ses frères plus âgés, sont prêtres. Louis Corre, sera chanoine, et deviendra recteur de St Mathieu à Quimper, et François Corre, lui aussi chanoine, sera recteur d’Audierne, puis curé doyen de Landivisiau.

Lors de ses études au Collège de Lesneven, il était déjà considéré comme un “paquet de nerfs”, et apparemment, il le demeura tout au long de sa vie, dans les divers postes qu’il a occupés. Ordonné prêtre en 1897, il est nommé vicaire à Plouézoc’h. En 1899, il est vicaire à St Ségal, puis à Landivisiau en 1905, et à Guipavas en 1909.

Il arrive en 1920 au poste de recteur de Henvic. Depuis plusieurs années déjà, le nouveau recteur henvicois est impliqué dans l’évolution qui anime les jeunes paysans. Lorsqu’il est vicaire à Guipavas, il oeuvre aux côtés des fondateurs de l’Office Central, supervisant la publication du bulletin. Il se mobilise dans l’évolution qui anime les jeunes paysans, qui aspirent à se libérer de la servitude du travail. Le développement des transports, ne serait-ce que la démocratisation du vélo, permet une évolution sociale et économique, qui permet d’entrevoir pour les jeunes, d’autres formes de loisirs que les salles de bal, ou les cafés des bourgs. Cette mobilisation est fortement imprégnée de la mutation que connait pour sa part l’église catholique, qui passe d’une attitude intransigeante de “défense de la religion”, à une attitude plus pédagogique d’action catholique.

Guidée par l’encyclique “Rerum Novarum” du pape Léon XIII, l’église catholique évolue progressivement d’une conception théocratique de l’organisation de la société, à une forme de démocratie qui se veut chrétienne. La modification des rapports entre patrons et ouvriers modifie profondément les rapports sociaux. Cette situation pousse l’Église à intervenir afin de rechercher une « solution conforme à la vérité et à l’équité ». Le Pape condamne ces « situations d’infortune et de misère» des classes inférieures, ainsi que la concentration dans les mains de quelques-uns de l’industrie et du commerce, qui « impose un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires». Mais dans le même temps, il condamne violemment le socialisme, qui “viserait à l’abolition de la propriété privée, et contribuerait au développement de la haine contre ceux qui possèdent”.

C’est dans cet esprit que le clergé va instaurer des lieux de rencontres, d’échange, et de formation, dans le but de relever l’agriculture, mais dans un esprit très religieux, et cela aboutira à la naissance, en 1929, de la Jeunesse Agricole Catholique, qui connaitra un essort considérable. Lors de l’Assemblée Générale de l’Union des Syndicats Agricoles du Finistère et des Côtes du Nord, le 5 juin 1932, Eucher Corre reçoit la médaille du Mérite Mutualiste.

C’est donc dans cet esprit de recherche d’amélioration de la condition paysanne, ouvertement en lutte contre les idées socialistes et communistes, qu’à peine installé au presbytère de Henvic, Eucher Corre se met à l’ouvrage dans la paroisse.

Le recteur fait construire l’école privée, et le patronage. Celui-ci devient le lieu incontournable pour les jeunes, où se développe une activité théâtrale intense. De très nombreuses pièces sont mises en scène, les costumes étant loués parfois fort loin. les pièces sont alors re-jouées plusieurs fois dans les communes environnantes. Les cours du soir sont mis en place afin d’améliorer le niveau de connaissance des jeunes paysans. Il contribue beaucoup la Création du Syndicat, qui connait l’arrivée des premiers engrais chimiques.

Le tableau de Jacques Julien

En 1923, Eucher Corre, commande une toile faisant office de Monuments aux Morts de la Guerre 14 18.. Il passe cette commande à Jacques Julien, un peintre né le 20 juin 1891 à Condé-sur-Noireau, dans le Calvados. Son père, professeur d’anglais étant muté à Morlaix en 1906, Jacques Julien y poursuit ses études, et, intéressé très tôt par le dessin, il devient élève à l’école des Beaux-Arts de Rennes de 1912 à 1915. Plusieurs dessins montrant des vues des environs de Morlaix, sont datés de cette époque. En 1917, Jullien est nommé professeur de dessin au collège Saint-François de Lesneven.

Ce tableau qui fut longtemps accroché aux murs de l’église de Henvic, semble avoir disparu. Il en reste une photographie dans le fonds du Musée de Rennes, des reproductions sur d’anciennes cartes postales et une description datant du 5 octobre 1927, lorsque le journal “Ouest Eclair” publia un article, qui racontait, de manière enflammée, la réception de ce tableau. “Aux Morts héroïques de la paroisse de Henvic, Une oeuvre magnifique, une touchante cérémonie du souvenir”.

Le journaliste raconte: “Je reviens de Henvic, où le charme un peu rude et sévère du Léon se tempère des grâces plus alanguies de la sinueuse et riche vallée de Morlaix. J’y étais convié pour l’inauguration d’un admirable tableau dressé a la mémoire des morts de la guerre dans l’église paroissiale. neuve et accueillante ou le sens chrétien d’un recteur avisé sut allier aux aires spacieuses des sanctuaires modernes, les reliques pieusement restaurées de l’ancienne église. On connaît ce vieux sanctuaire, aujourd’hui désaffecté. mais qui veille, superbe sentinelle du passe, sur les tombes du cimetière communal”.

Il décrit alors le “triptyque si calme et si beau. La vieille église de Henvic, qui dresse au milieu tin cimetière, la chaude grisaille de son granit tourmenté par le lichen, fait le fond du tableau. Le porche à triple entrée, trapu et vigoureux, laisse par dessus le mur bas, entre les troncs droits des hêtres, passer la lumière jaune d’un ciel de rêve. Les ombres relient cet arrière plan local aux personnages qui vont, qui viennent à l’oraison des morts. A droite, la veuve dont les traits échappent au regard. doucement cachés par la grande cape noire, et la vieille maman, plus simple dans son deuil, dont la main tremblante et fripée enserre un livre d’heures. A gauche, la sœur, ou la fiancée peut-être, dont le grand châle léonard est d’un blanc crémeux et laiteux, et l’enfant qui croise en un mouvement habituel et lourd des mains déjà robustes. Sans emphase, les deux groupes s’avancent vers la croix de bois, blanche et sans image, simple croix pour la douleur qu’une simple écharpe tricolore, seul assemblage de tons violents. pare, comme pour l’atténuer d’un symbole de gloire. “Dans les lignes, pures comme les images des primitifs, dans les couleurs mauves, bleues, et légèrement teintées d’or, cette œuvre prend toute sa puissance de méditation et de prière. Elle puise en grandeur dans l’esprit du peintre, qui, pénétré de l’âme de ces populations du Léon, a su, sans fougue peut-être, mais avec un sentiment ré?échi et profond, avec une adresse professionnelle très délicate, ?xer pour la postérité, un des aspects les plus émouvants de la tendresse bretonne. “Au centre de la triple toile, la blanche colombe, image de la paix et personnification biblique de l’Esprit Saint, plane, prête a poser dans l’irradiation stylisée de ses rayons d’or, la branche d’olivier sur la tombe du héros.

“Dimanche dernier, M. le recteur de Henvic avait convié la population a l’inauguration de ce monument paroissial. La grand’messe était dite par un enfant du pays, ancien combattant, frère d’un jeune prêtre tué lui-même au front, M. l’abbé Nicolas, professeur a St-Pol. En chaire, dans la souple et riche langue léonarde. M. l’abbé Madec. Chevalier de la Légion d’honneur, ancien aumônier militaire, glorifia avec sa vibrante éloquence d’apôtre et avec une émotion prenante, les soldats bretons.

1932 Le Syndicat Electrique de Lesnoa

Au printemps 1930, sous l’impulsion d’Eucher Corre, 29 paysans de Henvic, et 3 de Taulé forment le Syndicat électrique de Lesnoa-Kerjestin. (MM Claude et François Hyrien, Mme veuve René Stephan et ses fils René et François, M. François Gilet et ses fils Francois et Antoine; M. et Mme J-M. Prigent; MM Hervé Saout et Christian Merret, de Lesnoa; Mme veuve JM. Jacq et son fils Charles, Mme veuve Christian Merret et ses fils Yves et Jean, tous de Quistillic, MM FM. Le Duc et Hervé Merret, de Kerjestin, M. Louis Guillou et ses fiIs JM. Et JL.de Goazalan, M. Prigent, de Ti ruz, M. Salaun de Ti-Braz, MM Combot, Jacq et Scouarnec, de Kerandrez; .MM. Fr. et Fr Castel, de Tiraned. Puis  MM Olivier et JM. Penven de Kerlidec, en Taulé, et Rannou, de Berjezou en Taulé).

Pour leurs besoins domestiques et agricoles, à leur profit exclusif, ils souhaitent mettre en commun les terrains et les fonds nécessaires pour l’éclairage et l’énergie électriques. Mme veuve J.-M. Jacq laisse au Syndicat l’usage exclusif de la chute d’eau du Moulin de Quistillic. La Caisse Rurale prête l’argent  pour les travaux. Le Syndicat espére des subventions de la Commune, du Département et de l’État. Le bureau est ainsi constitué : Président: M. J.-M. Guillou, de Goazalan; Vice~Président: M. Ch Jacq; du Moulin; Secrétaire-Trésorier: M. Fr. Hyrien, de Lesnoa, assesseurs: MM. Salaun, Chris. Et Yv. Merret, Scouarnec.

MM les maires de Henvic et de Taulé sont appelés à donner leur avis. Le 10 juin 1930, Ie maire de Henvic se déclare heureux d’accorder au Syndicat « tout son appui moral, les ressources budgétaires de la commune ne lui permettant pas d’assurer, même partiellement, l’électrification des fermes éloignées.» Le maire de Taulé donne de même un avis très favorable, à la même date. Dés le 14 septembre 1930, le Syndicat demande au Préfet l’autorisation nécessaire, et joint un avant projet à sa lettre. De plus, le 30 novembre 1930,1e conseil municipal de Taulé donne un avis très favorable, avec deux attendus qu’il importe de publier:

1- Il y a lieu d’encourager l’utilisation, par des Syndicats formés entre cultivateurs, des biefs des petits moulins .abandonnés,

2.- La Compagnie Lebon (concessionnaire pour la région) ne saurait souffrir aucun préjudice de cette petite installation, qui se trouve dans un endroit très retiré et n’ayant aucune chance d’être servi par le secteur.

Un revirement soudain se produit alors! Le Conseil  Municipal de Henvic, se met à élever de « vives protestations » . C’est en toutes lettres dans la réponse que M. Lecomte, ingénieur de l’arrondissement du Nord, adresse le 26 décembre 1930 à M. Trémintin, député maire de Plouescat, qui lui avait écrit dès le 19 décembre. Pourquoi la commune de Henvic, « très favorable » en juin, est-elle devenue très opposée en novembre? La même lettre. de M. Lecomte dit « La demande du Syndicat a soulevé de vives .protestations de la part de la Société Lebon  et de la commune de Henvic » M. Guillou, maire de Henvic, a-t-il été poussé, ou menacé, par la Compagnie Lebon? Des opposants osèrent bien affirmer que la Compagnie ayant obtenu la concession de l’électrification publique, aucune concession particulière ne pouvait être accordée. Ils citaient même de prétendus exemples dans les Vosges.

Le Syndicat de Lesnoa Kerjestin  se défend,  Il écrit dans les Vosges. Plusieurs concessions particulières ont été accordées, après  la concession publique. M. Hervé de Guébriant, Président de la Chambre d’Agriculture, intervient alors à la Préfecture de Quimper en faveur du Syndicat.

Le 7 mars 1931, M. le Préfet Vatrin lui répondit que les lignes projetées par le Syndicat étant des lignes particulières, il suffisait de savoir si la Compagnie Lebon avait le droit d’y faire obstacle. Or, l’exemple des Vosges prouvait le contraire. Toutefois, « en présence de l’opposition du Conseil Municipal  de Henvic, des instructions spéciales ont été demandées au Ministre des Travaux Publics », alors M. Deligne.  Le Ministre trancha la question, par une lettre du 28 avril 1931, adressée à M. Trémintin, député.

Le 14 Février 1932, le Préfet du Finistère prend un arrêté définitif,  qui termine l’incroyable aventure du Syndicat EIectrique de Lesnoa Kerjestin.

L’affaire a donc traîné 18  mois. Le journal La Croix évoque alors “la ténacité d’une part, chez les paysans syndiqués dont le bon droit est d’une clarté évidente et les efforts désespérés, chez des magnats de la finance et de leurs… dévoyés collaborateurs.

Les paysans ont la victoire. Ils l’ont bien méritée! Si certains hommes s’étaient figurés que le pauvre Pipi Gouer ne saurait pas se défendre les voilà bien détrompés !

Les travaux ont été réceptionnés le vendredi 11 mars, par M. Le Goascoz, ingénieur du Contrôle à Morlaix et adjoint maire de la Ville. Les machines tournent depuis. La lumière et la force sont distribuées à tout le secteur, à la grande joie de tous. Et le mardi de Pâques 29 mars, l’inauguration solennelle aura lieu, avec la Bénédiction Liturgique.

Haï jusqu’à être roué de coups

Eucher Corre n’a pas fait l’unanimité autour de lui, et bein des années après sa mort, il fait toujours l’objet de polémiques.. Le 13 février 1938, le journal “La Croix”, publie cet article, sous le titre “Sauvage agression contre un prêtre breton”. M. L’abbé Corre, recteur de Henvic, ayant entendu du bruit dans la cour du Patronage des jeunes filles, où se donnait une représentation théâtrale, sortit pour voir ce dont il s’agissait. A peine avait il mis le pied dehors, que trois ou quatre individus, des jeunes gens, se précipitèrent sur lui, le terrassèrent, et le rouèrent de coups donnés avec leurs pieds et avec leurs poings, puis s’enfuirent lâchement, abandonnant le malheureux écclésiastique, qui avait perdu connaissance.

Des spectateurs, dont l’intervention avait été trop tardive, transportèrent M. l’abbé Corre au presbytère, et firent mander d’urgence un médecin, qui constata une fracture de l’épaule gauche, une fracture d’un pouce, et releva sur le corps des plaies multiples. On redoute des complications. Une enquête a été ouverte pour découvrir les auteurs de cette inqualifiable agression qui a soulevé l’indignation des honnêtes gens de Henvic et de la région, à quelque parti qu’ils appartiennent”.

 

Eucher Corre participa activement à la création de l’Office Central de Landerneau,

A Henvic, il mit en place un petit journal paroissial hebdomadaire, le “Kanad Henvic”.

Eucher Corre décéde le 11 septembre 1940

Œuvres, Kanad Henvic (461 numéros, entre 1921 et 1940.